Par Marie-Suzon Morand, thanatologue et thérapeute du deuil
Article publié dans la revue Profil Automne 2026
Dans mon bureau, 80 % des personnes qui viennent me voir sont des femmes. C'est la réalité de la plupart des thérapeutes. Un sondage Léger mené pour l'Ordre des psychologues du Québec le confirme : 42 % des hommes ont consulté un psychologue au cours de leur vie, contre 62 % des femmes.
Pourtant, les hommes souffrent tout autant, et cette souffrance entraîne beaucoup plus souvent des conséquences tragiques. Selon le plus récent portrait de l'Institut national de santé publique du Québec, le taux de suicide demeure trois fois plus élevé chez les hommes que chez les femmes. Et ce sont les hommes de 50 à 64 ans, un âge où les pertes s'accumulent (deuil d'un parent, d'un emploi, d'une santé qui décline), qui sont les plus touchés.
On connaît déjà les racines culturelles du problème. Les hommes ont été programmés pour être forts, à ne pas pleurer, à tenir le coup. « Fais un homme de toi. » Mais on ne leur a jamais appris quoi faire avec la douleur.
Cet article n'a pas pour but de convaincre qui que ce soit de consulter. Ce serait inutile : la recherche montre que ce qui fait le succès d'une thérapie, avant tout, c'est la qualité du lien de confiance entre la personne et son thérapeute. Et ce lien se bâtit difficilement sous la contrainte. Mais vous êtes là, quelque part, à essayer de tenir bon. Si ces lignes peuvent vous aider un peu à comprendre ce que vous vivez et à trouver vos propres repères, alors elles auront servi à quelque chose.
L'oscillation
À la fin des années 1990, deux chercheurs de l'Université d'Utrecht, Margaret Stroebe et Henk Schut, ont proposé un modèle qui a transformé notre compréhension du deuil : le modèle du double processus. Leur constat est simple : une personne endeuillée oscille, comme un pendule, entre deux mouvements. Le premier est orienté vers la perte : penser à la personne décédée, ressentir la tristesse, revisiter les souvenirs, pleurer. Le second est orienté vers la restauration : s'occuper des tâches concrètes, retourner au travail, apprendre de nouveaux rôles, se changer les idées.
Dans mes mots, j'appelle ça l'être et le faire. Être, c'est se laisser toucher par la peine. Faire, c'est agir pour continuer d'avancer.
Or, la recherche a constaté une différence dans la réaction face à la perte : de façon générale, les femmes ont tendance à se connecter à la peine (l'être), tandis que les hommes ont tendance à faire des choses pour se changer les idées (le faire). C'est une tendance, pas une règle : bien des femmes vivent leur deuil dans le faire, et bien des hommes dans l'être. Chaque personne porte sa peine à sa manière. Stroebe et Schut ont d'ailleurs souligné que les théories du deuil qui existaient avant la leur décrivaient surtout une façon typiquement féminine de vivre le deuil : exprimer ses émotions ouvertement, en parler, pleurer. Comme si c'était la seule bonne façon de faire son deuil. Ce ne l'est pas.
Le plus précieux dans leur découverte : ni l'être ni le faire n'est supérieur à l'autre. C'est l'oscillation entre les deux qui constitue la façon la plus saine de traverser une perte, autant pour les hommes que pour les femmes. Se distraire de sa peine n'est pas fuir : c'est un mécanisme naturel qui permet de reprendre son souffle. Chacun a donc son défi personnel : pour bien des femmes, c'est d'oser retourner vers le faire sans se sentir coupables. Pour bien des hommes, c'est d'oser s'arrêter, de temps en temps, pour être et ressentir l'émotion.
Peut-être que vous vous êtes réfugié dans le travail, dans le sport, dans les projets. C'est une stratégie, parfois consciente, parfois inconsciente, pour éviter d'avoir mal : on fait des choses pour penser à autre chose, c'est le côté faire du pendule. Le problème, c'est quand le pendule arrête d'osciller. À long terme, la fuite amplifie exactement ce qu'elle essaie de faire taire. Ce que vous fuyez vous suit.
Mais on ne peut pas reprocher à un homme de ne pas parler une langue qu'on ne lui a jamais enseignée : celle des émotions. Et cette langue-là, la bonne nouvelle, c'est qu'elle peut s'apprendre à tout âge.
Comment fait-on, alors, pour être ?
Il n'y a pas de recette, mais il existe des façons de se rapprocher davantage de ce côté du pendule. L'objectif n'est pas de rester dans la peine, mais de lui laisser une place.
Une première étape consiste à mettre des mots sur ce que l'on ressent. Pour certaines personnes, cela commence par l'écriture ou le fait de se parler à voix haute. Avec le temps, il peut aussi être aidant de partager une partie de cette expérience avec une personne de confiance. Il n'est pas nécessaire de se confier à plusieurs personnes : une seule personne capable d'écouter sans juger peut faire une réelle différence.
Les rituels sont une autre façon d'« être ». Regarder des photographies, retourner dans un lieu significatif ou écouter une chanson associée à la personne décédée créent un espace où la peine peut être accueillie plutôt qu'évitée.
Enfin, lorsque les émotions se présentent, il ne s'agit pas de les combattre. Les émotions du deuil surviennent souvent par vagues : elles montent, atteignent un sommet, puis s'atténuent progressivement. Leur laisser suivre leur cours est généralement plus aidant que de tenter de les contrôler.
Si vous lisez ceci pour lui
Peut-être que vous n'êtes pas cet homme, mais que vous en aimez un. Un père, un conjoint, un fils qui porte sa peine sans la montrer. Pour soutenir un homme en deuil, n'essayez pas de le convaincre de parler : laissez-lui plutôt la possibilité de le faire. Respectez son rythme. Ouvrez la porte sans la forcer. Un simple « Je suis là si tu veux en parler » suffit parfois.
Proposez-lui de marcher, de jardiner, de réparer quelque chose ensemble. C'est souvent là, côte à côte plutôt que face à face, que les mots finissent par sortir.
Et ne confondez pas silence et absence de souffrance. Une expression différente du deuil n'est pas une absence de deuil.
Sources :
Stroebe, M. et Schut, H. (1999). « The dual process model of coping with bereavement: rationale and description », Death Studies, 23(3), 197-224.
Institut national de santé publique du Québec (2026). Les comportements suicidaires au Québec : portrait 2026.
Sondage omnibus Léger réalisé pour l'Ordre des psychologues du Québec du 13 au 16 mars 2026 auprès de 1 063 adultes québécois, communiqué du 20 avril 2026, ordrepsy.qc.ca.
Flückiger, C., Del Re, A. C., Wampold, B. E. et Horvath, A. O. (2018). « The alliance in adult psychotherapy: A meta-analytic synthesis », Psychotherapy, 55(4), 316-340.
Marie-Suzon Morand est thanatologue et thérapeute du deuil. Passionnée par la vulgarisation, elle est l’autrice du livre Comment survivre au deuil et fondatrice de therapeutedudeuil.com. Elle s’intéresse particulièrement aux réalités souvent méconnues du deuil et à la manière dont elles influencent l’adaptation à la perte. À travers ses écrits, ses conférences et sa pratique privée, elle souhaite offrir des repères nuancés et accessibles à celles et ceux qui traversent l’une des épreuves les plus marquantes de la vie.
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