S’investir au sein de Médecins Sans frontières a toujours été le rêve de sa vie. Un rêve qui l’a menée à assumer la présidence de l’organisme à l’international de 2013 à 2019. Son nom est d’ailleurs inscrit dans la liste des 100 personnes les plus influentes de la planète, selon le magazine Time. Québécoise d’origine chinoise, docteure Joanne Liu a un parcours remarquable.
Au fil des ans, elle a participé à de multiples missions à travers le monde, cumulé de nombreux prix et récompenses pour son engagement exceptionnel lors de tragédies humaines et, encore aujourd’hui, inlassablement, elle se dévoue pour les plus affligés.
Joanne Liu ne craint pas les défis, ils donnent un sens à sa vie. Une vie qui saura en inspirer plusieurs, pour longtemps.
Vous êtes née à Charlesbourg, au Québec, dans un pays bien nanti. Le retour d’une mission humanitaire où règnent des conditions difficiles ne doit pas se faire sans choc. Le décalage du retour à la maison est-il difficile à vivre?
Ce qui est difficile, c’est quand on ne fait rien. J’ai toujours été dans l’action, et en étant dans l’action, il n’y a rien de difficile. Je contribue à essayer d’amoindrir l’impact d’une situation sur des personnes dans le besoin.
En mission, tu as des patients qui ont des besoins importants dans des circonstances souvent improbables et tu essaies d’apporter des secours médicaux dans cet environnement-là. Ça donne beaucoup de satisfaction professionnelle parce que, dans bien des cas, ce sont des situations difficiles et l’offre de soins n’est pas toujours disponible. De façon générale, avec tout le soutien logistique qu’on a à Médecins Sans frontières, on est capable de donner des soins adéquats. Ce n’est pas du même calibre qu’à Ste-Justine par exemple, mais les soins sont convenables.
Il y a effectivement un décalage lors du retour à la maison, sauf que je suis cent fois plus heureuse en mission, ça ne se compare pas. Si je n’avais pas à me préoccuper de gagner ma vie, je ne serais pas ici. Mais je ne peux pas faire du bénévolat tout le temps.
Au Québec, on travaille dans une adversité politique et administrative avec des gens qui sont régulièrement insatisfaits. Il y a une certaine grogne envers le système de santé présentement et ce n’est pas toujours facile. C’est très rare qu’on nous dise merci. Nous n’avons pas ça en mission; les patients sont conscients que les circonstances sont hors normes et, quelque part, il y a une certaine gratitude omniprésente.
Êtes-vous retournée en mission depuis que vous avez quitté la présidence de Médecins Sans frontières?
J’ai fait mes deux termes comme présidente selon les règles établies, mais je vais sur le terrain tous les ans. En 2022, je suis allée à la guerre en Ukraine; actuellement, je fais surtout de la médiation-négociation de paix avec Humanitarian Dialogue Center.
Avez-vous parfois un sentiment d’impuissance?
Il est important de comprendre que comme acteurs humanitaires, nous sommes dans l’action, même si l’impact est faible. Nous ne sommes pas dans un sentiment anéantissant d’impuissance. Sur le terrain, les gens se défoncent pour offrir un maximum et cela estompe en partie ce ressenti d’impuissance, même si, parfois, les actions ne sont pas aussi porteuses que souhaité.
Quand vous avez commencé les missions, vous étiez quand même assez jeune, ça ne vous effrayait pas?
C’était ce que je voulais faire et je me trouvais extrêmement chanceuse de pouvoir le faire. Il y a plein de gens qui ne réussissent pas à réaliser leur rêve d’adolescent, moi, j’ai le bonheur de l’avoir réussi.
Avez-vous eu à faire des sacrifices pour en arriver là?
J’ai plutôt l’impression d’avoir été privilégiée.
Dans des situations extrêmes, est-ce que la peur de mourir est présente?
En 2014, avec l’Ebola, les soignants étaient exposés à un virus pour lequel il n’y avait pas de vaccin pour le traiter. De façon générale, avec la protection personnelle qu’ils avaient quand ils sont allés sur le terrain au pic de l’épidémie, les chances de s’infecter étaient quasiment à zéro.
Mais il demeure qu’à un moment donné, il y avait tellement de patients infectés qu’on n’avait pas suffisamment de place pour les soigner individuellement. Ça devenait risqué, d’autant plus que les visites régulières se faisaient dans la chaleur, sous les tentes, sans air climatisé. Les soignants ne pouvaient rester plus de 60 minutes d’affilée et, à certains moments, il n’y avait pas de supervision auprès des patients, car nous étions en personnel réduit. Certains malades pouvaient être combatifs et retirer leur intraveineuse, donc le risque de se contaminer via les liquides biologiques était augmenté.
Vingt-huit personnes ont été infectées chez les soignants de Médecins Sans frontières, dont 14 sont décédées. Mais il faut préciser que la plupart avaient été contaminés dans les communautés où ils retournaient après leur journée. Je ne suis pas sûre qu’on a pu déployer tout l’arsenal des ressources que nous avions pour soutenir les équipes en place dans le deuil qui se vivait.
Des enfants sont morts seuls dans les campements d’Ebola. Qu’avez-vous entrepris pour changer la situation?
On s’est dit qu’il fallait vraiment améliorer notre offre de soins, ainsi que l’environnement dans lequel nos patients évoluaient. Donc, on a mis à contribution les survivants, c’est-à-dire ceux qui avaient déjà été infectés et qui avaient développé des anticorps, pour qu’ils accompagnent les gens en maladie active, notamment les enfants. On se disait que ce n’était humainement pas possible de laisser des enfants seuls dans leurs dernières heures de vie.
Physiquement, on a aussi changé des choses. On a mis, dans certaines parties, des murs transparents qui permettaient de voir d’autres personnes. Puisque le virus se propageait uniquement en touchant aux liquides biologiques, on a même créé des espèces de balcons pour que les patients puissent sortir de leurs chambres, rencontrer quelqu’un à plusieurs mètres de distance et leur parler. Ils pouvaient ainsi voir leurs familles. On s’est rendu compte que c’était important d’accompagner les malades dans leur combat médical et que, souvent, ça aidait à apaiser ces moments très difficiles.
Certaines personnes pouvaient perdre toute leur famille. Y avait-il des rituels funéraires pour les accompagner?
Je ne suis pas une experte anthropologique, mais la seule chose que je peux dire c’est qu’avec les mesures de santé publique, les gens ne pouvaient pas faire leurs rites habituels, comme on l’a vu pendant la Covid-19 ici au Canada.
On a dû mettre en place ce qu’on appelle des funérailles dignes et sécuritaires, car dans certaines communautés, l’importance de toucher la personne décédée fait partie des rites, et ce n’était pas possible. Il fallait s’assurer que ceux qui allaient aux funérailles ne reviennent pas infectés. Ce n’était sûrement pas comme ils auraient souhaité, mais vu les circonstances, ça répondait à un minimum de rites. En gérant des funérailles sécuritaires, c’était la plus grande façon que nous avions de sauver des vies.
Avec votre expérience d’Ebola, quelle a été votre perception de la Covid-19?
Très rapidement, j’ai réalisé que les gens ne savaient pas dans quoi ils s’embarquaient. Que ce n’était pas une question de semaines, ni de mois, mais que la Covid-19 affecterait énormément notre façon de vivre pendant un moment. Ils ne comprenaient pas, parce qu’ils ne l’avaient pas vécu avant.
Il n’y en a pas tant que ça des épidémies de ce niveau. Ça aurait été bien de faire un post-mortem sur ce qui s’est passé. Si on ne voulait pas apprendre de nos erreurs, on aurait pu au moins faire une étude sur les meilleures pratiques. Mais il y a un tel trauma que les gens pensent que si on n’en parle pas, ça ne se reproduira pas. Malheureusement, la vie ne fonctionne pas tout à fait comme ça. L’espoir et la pensée magique ne sont pas des stratégies et ne nous préparent à rien.
Vous parlez de résilience et de courage chez les populations éprouvées. Comment cela se traduit-il?
Simplement en continuant de vivre. Vous le voyez dans votre domaine comment le fait de perdre un être cher affecte une famille au niveau du deuil et de la succession, c’est un long processus quand une personne décède. Dans certains pays, comme en République démocratique du Congo où il y a une guerre chronique depuis des décennies avec des pics de violence réguliers, les gens peuvent perdre de trois à quatre personnes. Et pourtant, la vie continue.
Il faut dire que quand on est en mode survie, les choses ne se déclinent pas de la même façon. Il y a une certaine drive dans ce mode de fonctionnement là. Je pense tout de même que l’humain s’adapte, et dans le cas des Congolais, ça leur donne une force de vivre malgré l’adversité dans laquelle ils sont, et j’en suis toujours ébahie!
Les morts sans noms, sans visage et sans lien de proximité peuvent-ils éveiller un sentiment de solidarité?
Ce qui fait que les gens vont porter attention à un drame, c’est quand il y a une histoire derrière. Si vous regardez ce qui s’est passé à Crans-Montana par exemple, il y a une histoire derrière ces 114 blessés et ces 40 décès-là. Les médias en Europe ont décliné une histoire personnalisée. C’est là que ça crée un intérêt, de l’empathie et un désir de vouloir contribuer.
Quelque chose d’anonyme ne vient rien réveiller, peut-être chez certaines personnes, mais ce serait plutôt la minorité que la majorité.
Je pense que c’est Staline qui disait : « Le décès d’une personne est une tragédie, le décès de plusieurs personnes est une statistique. C’est très dur d’avoir des morts sans nom, sans histoire, et de se sentir concerné. »
Avez-vous déjà perdu un être cher?
Oui, mais je ne vois pas la mort comme vous. Dans ma culture, c’est correct de mourir. La mort n’est pas une fatalité, ça fait partie de la vie. Tu nais, tu vis, tu meurs. Point barre. C’est tout.
En Afrique, la mort fait partie de la vie. En Haïti, la fête des Morts est le plus gros party de l’année. Ici, on a aseptisé la mort, on l’a invisibilisée, avec cette obsession de jeunesse éternelle qui nous fait croire qu’on peut flouer la mort, lui jouer des tours. D’ailleurs, quand on regarde les avis de décès, c’est fréquent de voir des photos qui ne représentent pas l’âge réel de la personne décédée, mais plutôt sa jeunesse. C’est bien dommage qu’on ne soit pas capable d’apprivoiser la mort mieux que ça. Il y a vraiment un débat de société qui n’a pas eu lieu autour de la mort…
J’ai lu un livre écrit par une chercheuse américaine qui avait étudié les gens qui s’engageaient dans l’armée. Pour l’armée américaine, comme pour l’armée canadienne, le respect de ceux qui meurent au combat est très important. Tu ne peux pas demander à quelqu’un de sacrifier sa vie si en retour tu ne fais pas l’éloge de son sacrifice. Pour que les gens puissent devenir militaires, aller à la guerre, et risquer de perdre leur vie, il fallait qu’il y ait une certaine fierté dans les familles qui faisaient le choix de sacrifier un des leurs.
Cette chercheuse a démontré que les gens acceptent plus facilement la mort quand il y a des actes signifiants dans leur vie. Si ta vie est signifiante, ta mort a plus de chance d’avoir un sens.
Pourrait-on dire cela de vos collègues qui sont morts?
Je ne peux pas faire ce parallèle, mais je peux comprendre ce que cette chercheuse a mis de l’avant. Nombre de fois des gens m’ont dit qu’ils auraient aimé avoir la vie que j’ai eue. Je leur réponds que je ne sais pas… Qu’ils n’auraient peut-être pas voulu se réveiller en plein milieu du Congo quand on est en train de se faire attaquer. Ou dormir pendant les attaques de missiles en Ukraine. On n’a pas tous besoin d’aller sur la ligne de front dans une guerre pour donner du sens à notre vie. Ce n’est pas fait pour tout le monde.
Si on a élevé des enfants, qu’on a l’impression qu’ils ont bien vécu leur vie, et qu’ils sont devenus des adultes qui contribuent positivement au fonctionnement d’une société, moi je pense que ça peut nourrir un certain apaisement à la fin d’un cycle.
Donc, je ne peux pas vous parler pour mes collègues d’Ebola qui ont perdu leur vie, mais je sais que pour certains d’entre nous, dont je fais partie, le fait d’avoir pleinement vécu notre vie fait qu’on a moins peur de la mort. On est beaucoup plus apaisé devant une mort possible quand on a vécu une vie signifiante et qu’on a fait ce qu’on voulait faire.
Est-ce que Médecins Sans frontières vous a transformée?
C’est sûr que ça change… jusqu’à un certain point. Je pense que toutes ces années-là m’ont rendue profondément humble devant la force de l’être humain dans des circonstances difficiles.
Je parle beaucoup des Congolais, parce que j’aime beaucoup les Congolais. Ils ont un sens de l’humour et d’autodérision incroyable. Heureusement, parce que sans ça, ils pleureraient probablement tout le temps.
Par Maryse Dubé
Publié dans la revue Profil - Printemps 2026.
Publié chez Libre Expression par la docteure Joanne Liu, cet ouvrage est un appel à reconnaître notre humanité commune, suivant laquelle chaque vie et chaque geste comptent.