Double peine

Nous avions l’habitude de nous aimer à trois.

La douleur de ton frère déchire parfois l’opacité de ses beaux yeux verts. C’est comme le fracas d’une fenêtre qui se brise. Saisie par la profondeur de l’abîme qui se dévoile en un éclair, mon cœur saigne doublement.

Une gène grandissante se glisse entre nous. Sans nous l’avouer, désemparés, nous constatons mutuellement notre incapacité à fonctionner à deux. Tu es l’aîné. Il n’a jamais vécu sans toi. Je n’ai jamais vécu avec lui seul.

Nos deux âmes esseulées semblent devoir réapprendre à s’aimer.

Je donnerais tout, tout pour partager, encore une fois, un bon repas entourée de mes deux garçons au restaurant « Les pieds dans l’eau ».

Face à l’océan bleu-vert, nous buvons notre café au goût amer. Souvenir au parfum divin. Contemplatifs, nos regards sont absorbés par l’immensité dégagée qui s’offre devant nous. Nous nous taisons; en cet instant, sur cette magnifique plage bretonne du Cap Coz, nous nous sentons tellement bien.

Je donnerais tout. Tout pour vous voir ensemble – encore une fois – mes deux fils complices et joueurs. Vous vous roulez dans le sable avec la joie et l’insouciance retrouvée d’une enfance partagée. Régression légère au goût de châteaux de sable creusés à quatre mains. Je vous regarde. J’entends vos rires. Cesare Pavese avait raison; la plupart du temps, on se souvient de l’amplitude de quelques instants bien plus que des jours.

Nathalie

Le passage de l'ange du soir



Nathalie a aussi créé un site personnel qui contient ses œuvres de collage et de poésie, notamment cette section dédiée à la perte de son fils: https://www.xn--papierscolls-leb.com/basculement

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