Quand la vie bascule

Depuis 6 ans maintenant, sa contribution à notre revue Profil est précieuse et unique. Sous son nom d’artiste, Ultra Nan nous permet de contempler ses œuvres dans la rubrique Épilogue. Toutes parlent de deuils; les siens et ceux qui traversent nos chemins. Dans son témoignage, vous ne trouverez ni son nom ni sa photo, mais vous pourrez toucher cette grande sensibilité qui l’habite.


Mon frère s’est suicidé en 2019, alors qu’il tombait en vacances. Tout était réservé. Un cumul d’événements l’a mené à faire ce choix-là qui, en fait, n’était pas vraiment un choix. Il était dépressif, intoxiqué et n’avait pas su aller chercher de l’aide. Depuis longtemps, il en parlait, c’était quelque chose de récurrent. Il avait ses propres défis, traînait plusieurs problématiques complexes et faisait partie des personnes marginales qui n’arrivent pas à trouver leur place. Pourtant,  on a eu des parents aimants et outillés, mais quand tu sens que le monde est tout croche… 

C’était mon frère unique à qui je parlais tous les deux jours. Néanmoins, depuis que j’étais moi-même papa, je n’avais pas pu être autant présent pour lui et ses enfants que je l’aurais souhaité. Ça fait partie de mes regrets. 

Nous avons fait des funérailles intimes autour d’une urne que j’ai fabriquée avec ses enfants. C’était une petite maison blanche aux moulures dorées. Sa dernière maison. J’ai invité mes amis et ses amis chez nous pour lui rendre hommage. Il avait toujours dit qu’il voudrait un petit train qui tournerait autour de sa pierre tombale. Nous avons donc installé un train autour de son urne. Ça nous faisait du bien de rire un peu, de sortir de la peine et de penser à lui dans ce qu’il était, pas juste dans le sentiment de tristesse qui nous rassemblait. Ce fut un moment très vrai, très sincère. 

Ensuite, nous sommes allés au cimetière, mais ça n’avait pas la même résonance et ça n’aurait pas été son choix. Mais c’est un lot familial et mon père est enterré là. Ce n’est pas un lieu où je vais, c’est juste un ancrage, ce n’est pas essentiel dans mon processus de deuil. 

J’ai un ami qui m’a donné un prunier parce qu’il trouvait que ça faisait du sens pour moi. On l’a planté en famille et on lui a donné le nom de mon frère. La première année, il a fait une prune, mais par la suite, il en a fait plusieurs. Là, on a découvert qu’il a le chanvre du prunier. On sait qu’il va mourir plus rapidement que prévu à cause d’une maladie fongique, mais ça fait partie de la vie.

8e anniversaire de décès de mon père​

Vivre avec le regret 

On va tous mourir un jour, assurément, mais la plupart des gens espèrent vivre le mieux et le plus longtemps possible. Dans le cas d’un suicide, on dirait que les cartes sont brouillées, qu’il se passe quelque chose qui n’était pas supposé. Je trouve ça dur de vivre avec le regret de ne pas avoir pu, de ne pas avoir dû et de ne pas avoir su. Pourtant, je l’ai tellement aidé, j’ai tellement voulu pour lui, j’ai vraiment tout fait. Des années de sacrifice pour espérer qu’il reste. 

Quand c’est arrivé, ma fille avait 5 ans. Je devais lui faire comprendre que c’était atypique, pas si normal, et que c’était arrivé trop de fois dans mon entourage. C’est sûr qu’on ne lui dit pas tout sur la vie, mais on lui a dit que ça pouvait arriver que des gens n’aient plus envie de continuer. 

Parfois, on oublie que c’est merveilleux autour de nous, on ne voit que la noirceur. Pour mon frère, à ce moment-là, la vie était terrible, il n’y avait que des nuages. Finalement, il n’a pas su voir la beauté de sa famille et des gens qui l’aimaient. Je pense aujourd’hui qu’il regretterait d’avoir fait ça et je me dis qu’il aurait peut-être fini par trouver le bonheur à un moment donné. 

​1er anniversaire de décès de mon frère

Des deuils différents 

La perte de mon frère n’était pas mon premier deuil ; j’ai perdu mon père de maladie 10 ans avant de perdre mon frère. Pour mon père, je n’aurais pas pu faire plus, je n’aurais pas pu le sauver. Avec mon frère, on a toujours le sentiment qu’on aurait pu intervenir. Deux absences complètement différentes. Une qui s’accepte et  l’autre qui vient avec des questions.  Un suicide, ce n’est pas la même chose. C’est brutal, radical et  souvent inattendu. 

Ce fut un grand drame familial, mais je crois que c’est ma mère qui l’a vécu le plus difficilement. On était tous conscients qu’il avait de gros problèmes et on ne voulait pas l’idéaliser, mais pour une mère, c’est dur. Quand tu n’as pas de religion, de formule ou des trucs du genre, tu dois trouver des réponses pour comprendre et tu risques de t’accrocher dans le « pourquoi ». 

Le lendemain de son décès, j’ai un bon ami qui m’a appelé. Il ne savait pas ce qui venait d’arriver et j’avais l’impression qu’il voulait se suicider. Quand je lui ai expliqué pour mon frère, il s’est mis à pleurer… il était en train  de regarder où il pouvait se pendre. Alors oui, il y a de la détresse, c’est clair, et le suicide de mon frère m’a permis d’être plus sensible à cette réalité-là. On pense se protéger en faisant comme si ça ne nous affectait pas, mais dans le fond, on se ment tellement. 

À côtoyer la mort, on se rend compte du côté éphémère de la vie et là, tout devient précieux. La nature, le jardin, les marches en forêt, le vivant, l’art… et les amis. Ce sont tous des remèdes aussi efficaces que n’importe quelle thérapie. Et le fait de pleurer encore quand je parle de mon frère, c’est sain pour moi. Ce deuil-là va faire partie  de moi pour toujours, et je dois le transporter. 

J’aurais aimé que tu sois là

Comme je suis une personne sensible, ce drame teinte mon travail. Ce serait mentir de dire qu’il n’y a aucune trace de cet événement dans ce que je produis. Je peux même dire que j’ai exprimé mon chagrin et fait mon deuil en peignant. Je viens de faire une exposition au Musée des Beaux-Arts de Sherbrooke et, à la fin du montage, le dernier truc que j’ai fait, c’est d’écrire J’aurais aimé que tu sois là… 

Quelques tableaux sont des œuvres clés dans certains moments d’une vie. D’ailleurs, il y a des gens qui se sont mis à pleurer en voyant l’exposition parce qu’ils se sont reconnus à certains endroits. Et c’est ce qu’on veut avec l’art, on veut communiquer. 

Je suis capable d’en parler aujourd’hui, mais j’ai la voix qui tremble et la larme facile. Donc ce n’est pas guéri, si on peut guérir de ça. Avec le temps,  la blessure s’atténue, mais on  n’oublie jamais.

 https://www.facebook.com/nanultra

Propos recueillis par Maryse Dubé.

Publié dans la revue Profil - Printemps 2026.

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